lundi 11 février 2013

Will Eisner, la bande dessinée et les bâtiments abandonnés

Par Émilie Tanniou


Les bâtiments symbolisent les mutations que connaissent les villes et villages. La fonction d'une ville ou d'un village évolue, sa population change également d'une période à une autre. Parfois des quartiers entiers sont démolis afin de reconstruire selon un schéma répondant davantage à un nouveau modèle économique. Ce fut notamment le cas lors de la Révolution industrielle et dans les années 1960 pour construire des autoroutes par exemple. À Montréal, on peut penser à l'autoroute Ville-Marie ou encore à la tour de Radio-Canada dans Hochelaga-Maisonneuve, construite sur d'anciens îlots d'habitations. 

Le grand bédéiste Will Eisner a fort bien illustré ce phénomène pour la ville de New-York. On y voit des quartiers comme Queens ou Brooklyn changer d'allure, d'urbanisme, vague migratoire après vague migratoire. 

La Trilogie new-yorkaise

Will Eisner, Au Coeur de la tempête
Lors de ces changements, des bâtiments sont souvent laissés à l'abandon. Ils semblent alors suivre les préceptes de John Ruskin, critique d'art en Angleterre au XIXe siècle. Pour lui, un bâtiment doit suivre un cycle de vie normal pour finir à l'état de ruine.
En réalité, ces abandons répondent davantage à la loi du marché. Souvent ces bâtisses exhibent leurs murs croulants parce que les héritiers du  propriétaire se sont envolés dans la nature. Or, quand finalement une solution est trouvée et que le bâtiment est racheté, son état de dégradation est tel que la destruction est préférée à la rénovation, devenue trop lourde financièrement. 
Chaque quartier de Montréal a son bâtiment abandonné. Il attire les regards, soulève des questions. 

Certains édifices, notamment les maisons victoriennes, dégagent presque une atmosphère poétique, une certaine esthétique de la ruine.
Des photographes, professionnels et amateurs, se sont penchés sur ces lieux et l'atmosphère qui s'en dégage à Détroit et à New York.
À Montréal aussi, des lieux abandonnés comme le silo n°5 dans le vieux port ou une ancienne brasserie peuvent être visités virtuellement.

Une partie de ces ruines ou semi-ruines finissent sous le pic des démolisseurs mais connaissent aussi parfois une seconde vie lorsqu'ils ne sont pas en trop mauvais état. Ainsi une église désaffectée peut devenir un édifice commercial comme le montre cet exemple.
Toujours dans le domaine des reconversions, certaines s'avèrent extraordinaires, comme ces églises transformées en théâtre, garage, banque, bibliothèque, médiathèque, conseil municipal, atelier d'artiste, cave à vin. Ça se passe ici.


La semaine prochaine: Petit inventaire des bâtiments abandonnés à Montréal




lundi 14 janvier 2013

Le marché Saint-Jacques (suite)

Par Émilie Tanniou

Un lieu dédié à des combats de boxe transformé en encan d'art contemporain, voilà ce en quoi peut consister une réhabilitation, ici celle du marché Saint-Jacques.

En effet, l’état des édifices publics dont les bâtiments Art Déco comme le marché Saint-Jacques pose des questions particulières. 

L'édifice public, par sa nature et sa fonction, est le reflet des aspirations politiques et sociales de l’époque. À la recherche d’un prestige et d’une visibilité, ce type de bâtiment se démarque souvent par une taille et une échelle imposantes ou encore une décoration élaborée. Le choix du site et l’implantation du bâtiment ont toute leur importance puisque ce type de bâtiment se ménage des reculs sous forme de places ou de parterres.L’édifice public ponctue l’espace urbain en se détachant du tissu vernaculaire, souvent plus resserré. Il structure ainsi la trame urbaine et constitue un point de repère et d’orientation majeure. Il est en outre associé à la mémoire collective 1.

Le marché Saint-Jacques répond à cette définition et ainsi aux questions de la réhabilitation de ce type de bâtiment. Effectivement, ces bâtiments soulèvent des questions quant à leur réhabilitation notamment à cause de leur taille, liée à leur fonction d'origine de bâtiment public, mais parfois guère adaptée aux besoins d'aujourd'hui.


Le marché Saint-Jacques vers 1955, archives de la Ville de Montréal

Les problèmes posés sont aussi liés à des questions à la fois quantitatives et qualitatives. En effet, ces édifices sont nombreux à Montréal or on assiste à une période de désengagement des actions publiques de conservation des secteurs lourds du point de vue financier. Il est donc rare que ces bâtiments contiennent encore des intérieurs d’époque intéressants car ils sont soit fonctionnels et sans grand intérêt artistique dès la construction, soit altérés avec le temps.
Ainsi, ce patrimoine spécifique pose de nombreux défis. Des efforts sont à fournir concernant la connaissance et la documentation, l’inventaire extensif de cette architecture, son étude historique en profondeur, l’éducation du public car souvent la valeur de cette architecture est non reconnue et enfin la restauration-réhabilitation de ces édifices 2.

Cette question de la réhabilitation passe par le fait de retrouver une activité après une période d'absence d'occupation d'un bâtiment ou d'une partie d'un bâtiment. Dans le cas du marché Saint-Jacques, les activités ont été multiples. En effet, elles comprennent diverses distractions rassembleuses dont des combats de boxe!


Activité communautaire au marché Saint-Jacques. Archive du ministère de la culture
Au premier étage. Archives nationales du Québec
Combat de boxe au marché. Archives nationales du Québec

Aujourd'hui l'imagination est toujours à l'oeuvre dans l'aménagement du lieu. Si le rez-de-chaussée garde son activité première de marché, le deuxième étage abrite désormais un lieu d'encan silencieux spécialisé dans l'art contemporain montréalais. La grande surface de cet espace convient tout à fait à un lieu d'exposition. Toutes les oeuvres sont exposées en tout temps. Le principe consiste, pour l'acheteur, à écrire à côté de l'oeuvre choisie le montant qu'il est prêt à dépenser pour l'acquérir. À la fin de la période d'exposition, l'oeuvre va au plus offrant.

Il ne reste plus qu'à trouver une occupation innovante pour le premier étage du marché Saint-Jacques, toujours vide, pour rendre la réhabilitation du marché Saint-Jacques vraiment intéressante.


1. Serge Carreau et Perla Korosec-Serfati (dir), le patrimoine de Montréal : document de référence, Québec, Ministère de la Culture et communications, Montréal, Ville de Montréal, 1998, p. 81.
2. France Vanlaethem, « L’architecture Art Déco à Montréal » dans ICOMOS Canada, Actes du colloque, « Art Déco de France et du Canada » : 18 et 19 novembre 1994, Ottawa, ICOMOS Canada, 1995, p. 66-67. 
3. Martin Droin, Le combat du patrimoine à Montréal (1973-2003), Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 2005, p. 204.

samedi 5 janvier 2013

L'Art Déco

Par Émilie Tanniou

Le symbole de l'architecture Art Déco à Montréal est l'Université de Montréal, pensée par l'architecte Ernest  Cormier. Sa tour évoquant le gratte-ciel, la verticalité de ses lignes et l'assemblage géométrique des diverses parties du bâtiment relèvent de cette esthétique si répandue dans la métropole. 
Ce style ne peut toutefois être résumé à ce seul bâtiment.

L'Art Déco est caractéristique de l'entre-deux-guerres. Succédant à l'Art Nouveau, il peut être considéré comme le dernier art décoratif.
Dès 1905, des traits précurseurs de ce style apparaissent dans les œuvres des Autrichiens Joseph Hoffman et Adolphe Loos. L’intérêt pour l’Art Déco atteint ensuite son apogée en France en 1925 lors de l’exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris.
L’architecture Art Déco est caractérisée par une importance accordée à la pureté des lignes, la richesse des matériaux ainsi qu’à l’utilisation de motifs géométriques. 


Caserne de police et de pompier rue Maisonneuve angle Saint-Mathieu. Le bâtiment utilise la géométrie dans ses lignes droites, ses formes angulaires
La décoration de la caserne utilise également la géométrie

Les Etats-Unis adoptent rapidement ce style architectural 1. À Montréal, les styles architecturaux suivent de près les tendances américaines. Dans la deuxième moitié des années 1920, le style Art Déco est appliqué à un large éventail de bâtiments. 


Rue Sherbrooke angle Côte-des-neiges. Les banques font appel à la symétrie et la régularité de l'Art Déco

Lors de la construction de nouveaux bâtiments ou de la restauration d’édifices existants, l’Art Déco est généralement choisi. Ce style est généralement adopté pour divers projets de construction publique à l’échelle municipale, provinciale et fédérale.
Au cours de ces années, l’architecture Art Déco de Montréal est caractérisée par une verticalité prononcée des édifices de toutes tailles. 


La verticalité du Marché Saint-Jacques rue Ontario angle Amherst fait écho à celle du marché Atwater et à celle de l’Université de Montréal

Le style se compose aussi par un agencement ou une composition symétrique des éléments architecturaux tels que les portes, les fenêtres et l’ornementation. 


Rue Crescent angle Saint-Catherine. L'ornementation passe aussi pas une calligraphie Art Déco

L’Art déco est surtout marqué par des motifs décoratifs disposés afin d’accentuer la symétrie de la construction. L’élément clé est la juxtaposition de matériaux contrastants, tels que la brique et la pierre.


L'école Notre-Dame-de-Grâce, située sur le Chemin de la Côte-Saint-Antoine,  est un exemple de ces bâtiments publics  qui alternent l'utilisation de la brique et de la pierre


Effectivement, l’Art Déco est attiré par les contrastes 2. Les bâtiments publics sont faits de matériaux économiques dont la brique, à laquelle on ajoute des éléments de décoration contrastants 3.
La couleur des bâtiments un élément important. Il exprime le désir de luxe et de raffinement de l’Art Déco. Les couleurs claires sont privilégiées pour leur qualité de légèreté et de finesse par rapport aux couleurs sombres. En effet, plus la couleur est pâle et plus elle accroche la lumière et l’œil en faisant ressortir l’ornementation. La construction prend alors de l’ampleur 4.

L'architecture Art déco est fort répandue à Montréal. Présente dans tous les quartiers, elle montre les prémisses de l'architecture moderniste à venir.



1. Lori D. Allen, L’Art Déco à Montréal, Montréal, Musée des Beaux-arts de Montréal, 1991, p. 9.
2. Jean-Pierre Duchesne, L’ornementation architecturale Art Déco à Montréal, 1925-40, Mémoire de M.A Histoire de l’art, Université Concordia, Montréal, 1990,  p. 76. 
3. Nicole Gilbert, Présence de l’Art Déco dans l’architecture montréalaise, Maîtrise de M.A, UQAM, Montréal, 1989, p. 281.
4. Nicole Gilbert, Présence de l’Art Déco, p. 280.







lundi 17 décembre 2012

Le marché Saint-Jacques en 1931, photos d'archives


Un demi-siècle après sa fermeture, le marché Saint-Jacques rouvre ses portes en 2010. Retour sur le bâtiment tel qu'il était en 1931, lors de sa construction.

Le marché Saint-Jacques est situé entre les rues Amherst, Ontario, Wolfe et Square Amherst. Il s'agit d'un bâtiment Art Déco (bientôt une note sur ce style). 

En 1931, alors que les Montréalais vont au marché presque tous les jours pour acheter des produits frais, le marché Saint-Jacques est construit pour remplacer un marché datant de 1870. 

Le marché de 1870. Archives de la Ville de Montréal
Le bâtiment est construit dans un contexte de crise économique et répond à un programme fédéral visant à donner de l’emploi aux chômeurs 1.
Il est conçu par les architectes montréalais Zotique Trudel (1871-1931) et Joseph Albert Karsh (1873-1945) sous la responsabilité de l’entrepreneur général E. G. M. Cape & Co. Le propriétaire est alors la Ville de Montréal. Le marché Saint-Jacques est loué lors de sa construction pour son équipement ultra moderne 2

Le marché Saint-Jacques en 1931. Archives de la Ville de Montréal


À partir de la couronne en cuivre en forme de pyramide (ziggourat), la pierre souligne les colonnes de briques du  marché comme une cascade. Le parapet (muret surmontant la façade d'un édifice) est traité de manière intéressante dans une combinaison de brique et de pierre, et la pyramide dont le sommet est un profil de marches est la couronne appropriée à cette conception 3.

L’entrée principale est une simple arche semi-circulaire garnie de manière subdivisée par des portes encadrées de pylônes et de linteaux (pièces horizontales formant la partie supérieure de la porte) moulés en béton. Des deux côtés de la porte principale figure une petite porte au-dessus de laquelle est placé un panneau d’ornementation moulé en béton. . Archives de l'UQAM

Au-dessus de la grande entrée de pierre, les fenêtres verticales aux tympans (espace situé au-dessus des fenêtres) de pierre décorés ajoutent une poussée supérieure vers le ciel et donne l’illusion d’un gratte-ciel très râblé. Cependant, contrairement à un gratte-ciel, le bâtiment est un long bâtiment rectangulaire. Le marché est ainsi un exemple d’utilisation réussie de la brique permettant un agencement qui accentue la verticalité de l’ensemble et qui intègre un rythme d’illusion d’optique aux façades. La brique de forme, de couleur, de texture différente est souvent utilisée entre chaque ouverture des travées verticales du fenêtrage 4.

Alternance de la brique (en gris) et de la pierre (en gris pâle) dans la partie droite du bâtiment. Archives de l'UQAM

La façade de la rue Amherst est traitée par une série de neuf boutiques dans lesquelles on entre par la rue et qui ne communiquent pas avec l’intérieur du bâtiment. Une marquise (sorte d'auvent) protectrice de métal s’avance le long du trottoir et fournit une protection pour les boutiques.

Détail de la marquise et des boutiques. Archives de l'UQAM.

Le plan du marché lui-même est impressionnant dans sa simplicité et consiste en deux larges ailes centrales, une dans l’axe longitudinal du bâtiment et l’autre dans l’axe latéral, les espaces intermédiaires étant occupés par douze étals de marché. 

Le rez de chaussée. Revue Construction

Au rez-de-chaussée, les étals ont des comptoirs en émail blanc et des parois avec une installation en acier inoxydable, incluant les crochets à viande, les portes des réfrigérateurs et les vitrines. Chaque étal est équipé d’un large compartiment réfrigéré et d’une petite partie équipée d’un bassin de lavage.

Une boutique. Revue Construction

 1. France Vanlaethem, « L’architecture Art Déco à Montréal » dans ICOMOS Canada, Actes du colloque, « Art Déco de France et du Canada » : 18 et 19 novembre 1994, Ottawa, ICOMOS Canada, 1995, p. 66-67.
 2. Sandra Cohen-Rose, Art deco architecture in Montreal, Montréal, Corona publishers, 1996, p. 138.
 3. « St. James Market » dans Construction, Toronto, Vol. XXIV, No. 12, 1931, p. 383.
 4. Jean-Pierre Duchesne, L’ornementation architecturale Art Déco à Montréal, 1925-40, Mémoire de M.A Histoire de l’art, Université Concordia, Montréal, 1990,  p. 76.

lundi 26 novembre 2012

Les intérieurs des bâtiments

Par Émilie Tanniou

Les décorations intérieures des bâtiments sont de véritables outils de marketing! Les moulures, portes sculptées, poignées chromées, calorifères en fonte et autres escaliers aux rambardes en fer forgé ont été pensés, créés et installés dans le but de véhiculer une image, un message.

Fragile et discret, le patrimoine intérieur des bâtiments est peu connu du public, il est moins évident car moins accessible et visible que l'extérieur des édifices. Du fait de sa faible reconnaissance, ces intérieurs sont les premiers à disparaître lors d'une rénovation.
Pourtant, apprendre à les voir et même à les lire permet de se rendre compte de l'ingéniosité des architectes, de leur souci du détail, surtout jusqu'à la fin de la première moitié du XXe siècle, avant que les intérieurs ne soient épurés sous l'influence du modernisme.
Les intérieurs, tout comme les extérieurs, reflètent l'image que le propriétaire des lieux cherche à donner au passant.
Dans le cas des grands magasins, cette image est particulièrement importante car elle se révèle être une vitrine de son image de marque.
Ainsi, la vente de produits haut de gamme induit de s'adresser à une clientèle sensible à l'apparence du bâtiment, lui même annonciateur du souci de la qualité et du détail de la marchandise.
Finalement ces décors forment ni plus ni moins qu'une forme de publicité pour le magasin.

Les édifices résidentiels jouent sur le même registre. Dans le cas des immeubles de logements réservés aux classes aisées, le vestibule annonce, par son décor, le prestige de ses occupants au visiteur. Il a pour but d'impressionner.

Le magasin Holt Renfrew, construit dans les années 1930, l'illustre parfaitement par son entrée recouverte de métal sculpté dont le but est de représenter le produit vendu à l'intérieur, la fourrure. 

De la Montagne, angle Sherbrooke

Le magasin Ogilvy édifié à la fin du XIXe siècle à l'angle de Sainte-Catherine et de la Montagne en est également un bon exemple. 

Les portes tournantes en bois, premier élément visible du mobilier en entrant dans le bâtiment sont recouvertes en partie de métal
Les portes ont pour décoration des poignées dorées travaillées

L'entrée de l'ascenseur est ornementée d'un bestiaire et de rinceaux (motif ornemental composé de tiges feuillues décrivant des méandres)

Le plafond et ses caissons ( motif décoratif, compartiment creux) ainsi que les colonnes sont mises en valeur par des moulures 

De même, les luxueux immeubles de logements cherchent à reproduire la vie dans les hôtels. Or, l'entrée est la seule partie du bâtiment visible pour le visiteur s'il n'a pas accès au reste de l'édifice. Elle devient donc la vitrine du reste des intérieurs de l'immeuble. Un grand effort de décoration est donc mis sur cet espace malgré tout restreint. Celle-ci vise aussi à dissimuler la technologie de l'époque.

L'immeuble à appartements appelé le Grosvernor sur Sherbrooke à l'angle de Guy offre un hall d'entrée avec moulures et portes en bois ouvragées. Les vitres permettent de donner un aperçu du reste du bâtiment

Dans le vestibule du Linton rue Sherbrooke à l'angle de la rue Simpson, un calorifère est dissimulé sous un cache en bois


Ce mobilier fait partie intégrante de ces édifices. Il dénote un souci de l'esthétique, de l'apparence jusque dans les moindres détails. Il reflète aussi une époque qui, malgré l'industrialisation et la production à la chaîne, cherche à embellir les objets malgré le fonctionnalisme naissant. Ces intérieurs sont dès lors les témoins d'une mentalité. Ils sont toutefois aujourd'hui tributaires d'une certaine sensibilité à leur égard pour être conservés. 


La semaine prochaine: le marché Saint-Jacques

mardi 6 novembre 2012

La reconversion du patrimoine religieux

Par Émilie Tanniou

Des églises et monastères transformés en condos, en musée, en salle d'exposition d'art contemporain, en centre communautaire ou même en spa. Les changements d'affectation rivalisent d'imagination et d'ingéniosité.

À l'heure de la désaffectation, déjà fort avancée, des lieux de culte, la question de leur reconversion se pose avec de plus en plus d'acuité. Toutefois, si l'on ne peut nier la dimension affective attribuée à un édifice cultuel par ses paroissiens, la reconversion de ces bâtiments est bien plus ancienne que la seule fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle. Ainsi, la Free Presbytarian Church à Montréal, construite en 1848, est transformée en manufacture en 1884. On peut dès lors faire remonter la sécularisation d'un édifice cultuel au XIXe siècle1.

Cependant, les temples protestants et certaines synagogues sont moins difficiles à reconvertir que les églises catholiques car leurs intérieurs sont plus sobres. Les églises sont en revanche largement décorées avec force boiseries, vitraux, statues etc. Or, lors d'une reconversion, le patrimoine mobilier est autant à prendre en compte que le patrimoine immobilier. Une reconversion peut être pensée de manière à ne pas créer une coquille vide. Il est alors plus aisé de transformer une église en restaurant qu'en condos, comme c'est le cas à Glasgow et à Aberdeen, en Écosse. Cette solution permet de garder l' ''oeuvre d'art totale'' 2. Un restaurant peut s’accommoder des différents niveaux, des différents volumes. La chaire, l'autel, le choeur surélevé constituent alors différents espaces, différentes salles qui n'ont pas besoin d'être retirés ou modifiés pour permettre au restaurant de fonctionner.

Petit état des lieux des reconversions à Montréal. 

Construit au début du XXe siècle, le monastère dominicain d'inspiration classique, appelé Villa Veritas est reconverti en condos à la fin du XXe siècle. Si son aspect extérieur est parfaitement conservé, nous ne savons pas quelle est l'étendue des transformations à l'intérieur. 

Avenue Notre-Dame-de-Grâce

Nouvelle annexe du Musée des beaux-arts, l'église néo-romane accueille des expositions ce qui lui permet d'être conservée en l'état. De plus, ses vitraux donnent un éclairage particulièrement intéressant aux oeuvres. Seule l'ajout de l'entrée a amené a retirer un pan de mur.

Rue Sherbrooke ouest angle Avenue du Musée

Le couvent des Soeurs Grises aux allures Second Empire est sur le point d'être reconverti en logement pour étudiants internationaux. Les nombreuses salles de l'édifice devraient permettre cette reconversion sans que d'importants travaux soient nécessaires. Le bâtiment garde finalement sa fonction de dortoir. Or, la pérennité d'une fonction assure la conservation du bâti. L'église devrait devenir une salle d'exposition pour les étudiants en art.

Rue Saint-Antoine

Plus complexe, la conversion d'une église en spa est un exemple sans précédent au Québec. L'humidité permanente que générera cette activité laisse craindre qu'il ne soit possible de garder le mobilier. Enfin, l'installation de bassins va probablement amener à évider le bâtiment, à avoir recours au façadisme. Cependant, les travaux actuels laissent penser que l'enveloppe extérieure du bâtiment sera bien conservée. Les vitraux et murs arrières sont mis en valeur. 
Le seul volume de l'église au vocabulaire néogothique ne suffit pas au projet. Un agrandissement est prévu.

Rue Saint-Denis angle Duluth
Le mur du pignon de l'église est repeint

Vitraux d'origine et nouveaux châssis

Agrandissement de l'église pas la création d'une annexe
Adjacent à l'église, un monastère aux fenêtres à meneaux néo-Renaissance est à vendre. 

Rue Saint-Denis, angle Duluth

Au contraire, la conservation intérieure et extérieure du Séminaire des Sulpiciens de style Second Empire passe par sa fonction qui ne s'est jamais interrompue, l'enseignement.

Rue Sherbrooke ouest

Très coûteuse, la conservation des édifices cultuels pose de nombreux défis. À l'aspect financier s'ajoute le nombre d'églises en difficultés au Québec, autour de 3000 3.
Les exemples de reconversion cités ci-dessus sont donc souhaitables par leur créativité et par leur volonté d'investissement. Reste à ajouter un souci d'intégration de l'intérieur du bâtiment au projet.
Comme possibilité de reconversion tout en gardant la dimension de la conservation, pourquoi ne transformer ces anciens lieux de culte en nouveaux espaces de prières pour d'autres religions? Cette reconversion est celle qui affecte le moins l'intégrité du bâti. De plus, certaines communautés manquent de lieux de prière et éprouvent le besoin d'en construire. Intégrer des églises désaffectées peut être une solution, assurant une continuité dans la fonction cultuelle de l'édifice.

La semaine prochaine: les intérieurs des bâtiments

1. Le patrimoine de Montréal. Document de référence, Gouvernement du Québec. Ministère de la Culture et des Communications, Ville de Montréal, Canada,1998, p. 100.
2. Idem.
3. Caroline Montpetit, "L'entrevue. Vouloir sauver les églises sans se faire d'illusions", Le devoir, 28 juin 2010

lundi 29 octobre 2012

De l'entretien à la démolition, petite typologie des interventions

Par Émilie Tanniou


Montréal offre son lot de bâtiments fatigués par l'usure du temps, rafistolés au petit bonheur la chance, sur lesquels on colle des pansements, comme on soigne une grippe avec des tisanes à la camomille.

D'autres sont entre de bonnes mains. Les propriétaires, sensibles aux qualités architecturales de leur bien, les bichonnent, les entretiennent régulièrement pour éviter une dégradation des matériaux. Lorsqu'aucun changement majeur n'est effectué sur un bâtiment, il s'agit d'une conservation, permise par son bon entretien.

Vient ensuite la restauration qui remplace des parties du bâtiment par d'autres identiques lorsque les premières sont trop endommagées pour être seulement entretenues et conservées.

Les terme de restauration est trop souvent confondu avec celui de rénovation alors que cette dernière implique une intervention lourde sur un bâtiment qui peut transformer son aspect. En effet, une rénovation indique une remise à neuf, peu soucieuse de la patine du temps. Elle peut être brutale et altérer les qualités architecturales d'un édifice.

Au contraire, la restauration répare comme l'indique la Charte de Venise.

"La restauration est une opération qui doit garder un caractère exceptionnel. Elle a pour but de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s'arrête là où commence l'hypothèse, sur le plan des reconstitutions conjecturales, tout travail de complément reconnu indispensable pour raisons esthétiques ou techniques relève de la composition architecturale et portera la marque de notre temps. La restauration sera
toujours précédée et accompagnée d'une étude archéologique et historique du monument"1.


De toutes ces interventions sur le bâti, la transformation est encore plus lourde que la rénovation puisqu'elle donne un autre visage à un édifice. La dernière reste la démolition.

Petite typologie des ces interventions à Montréal :

1. La conservation. Les maisons ci-dessous gardent leur apparence des années 1880, à l'exception de leurs couleurs vives qui participent pourtant à leur mise en valeur. Ici, les proportions de départ sont respectées, elles ne comportent pas d'ajouts. Les matériaux comme la pierre grise et l'ardoise sont entretenus, ils ne présentent pas de fissure ou d'altération. Les vitraux demeurent en l'état, à l'exception de ceux de la maison aux châssis noirs. Les éléments remplacés, si cela a eu lieu, l'ont été par des parties identiques.

Rue Tupper
Rue Tupper

2. L'entretien. Celui-ci permet la conservation des bâtiments. L'opération consiste à nettoyer, à appliquer de la peinture, de l'anti-rouille sur du métal, à vérifier les jointures de ciment entre les briques. La maison donnée en exemple est en très bon état, seule la peinture s'écaille par endroit ce qui est simple à entretenir. Quant au bay-window en cuivre, il présente une oxydation assez avancée, peut-être due à un manque d'entretien. 

Entre la rue Saint-Marc et Saint-Antoine


Entre la rue Saint-Marc et Saint-Antoine

3. La restauration. Lorsque l'entretien ne suffit plus, qu'une partie d'un bâtiment est trop abîmée, la restauration permet de remplacer cet élément par un autre de facture identique. Ci-dessous, une volute en bois, sculptée, décorée est fendue à plusieurs endroits. L'encadrement de la fenêtre pourra être remplacé en partie. Enfin, les maisons présentent des revêtements de toiture fort différents. L'un, en ardoise, est en bon état et correspond à celui d'origine, l'autre est en bardage de bois, recouvert de goudron en mauvais état. Il mériterait d'être remplacé par un revêtement d'ardoise correspondant à celui de la maison mitoyenne, même sans en contenir les motifs. 

Volute sculptée d'encadrement de fenêtre

Entre la rue Saint-Marc et Saint-Antoine

4. La rénovation. La rénovation peut remplacer un matériau par un autre de facture différente. Elle ne respecte pas la facture d'origine d'un bâtiment. Les exemples pour ce cas-ci montrent un revêtement de toit en ardoise remplacé par un revêtement en goudron. La maison, elle, montre que son étage supérieur a été refait, préférant la pierre taillé de manière lisse et de dimension plus importante, à celle bouchardée et d'origine au 1er étage. La rénovation est due à une volonté d'aller au plus vite, sans qu'un savoir-faire important soit nécessairement requis, et de faire des économies en employant des matériaux moins coûteux mais pas nécessairement plus solides.

Rénovation du toit de gauche

Changement de traitement du matériau entre le 1er et le 2 étage

5. La transformation. Elle change radicalement l'aspect d'un bâtiment. Le façadisme est à inclure dans les transformations. Ci-dessous un ajout des années 1970 accolé directement à la façade d'un triplex du début du XXe siècle, masque en partie le bâtiment de départ. Certaines transformations sont plus heureuses. L'entrée très contemporaine en bois s'intègre au bâtiment fin XIXe siècle. Elle n'en camoufle qu'une petite partie.

Au sud de la rue Saint-Catherine, entre Guy et Peel

Au sud de la rue Saint-Catherine, entre Guy et Peel

6. La démolition. Souvent justifiée par un coût moins élevé que celui d'une restauration, la démolition laisse parfois derrière elle des éléments qui seront réutilisés, comme une façade, ou donne des indications sur le bâtiment disparu, tels que des calorifères en fontes et des emplacements de poutres ayant servi de fondation.

Rue Saint-Catherine ouest

Boulevard Saint-Laurent, entre Sainte-Catherine et René Lévesque

Finalement la question de la bonne conservation d'un bâtiment est liée à celle du coût qu'elle entraîne mais aussi à l'intérêt qu'a un propriétaire pour son bâtiment. L'achat d'un édifice possédant plusieurs qualités architecturales n’apparaît alors pas comme une bonne idée si le propriétaire n'y voit que peu d'intérêt. Un bâtiment plus simple semble davantage convenir et permet d'éviter la perte d'éléments patrimoniaux.


La semaine prochaine: la reconversion du patrimoine religieux


1.CHARTE INTERNATIONALE SUR LA CONSERVATION ET LA RESTAURATION DES MONUMENTS ET DES SITES (CHARTE DE VENISE 1964). IIe Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, Venise, 1964. Adoptée par ICOMOS en 1965. 

http://www.international.icomos.org/charters/venice_f.pdf