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lundi 18 mars 2013

L'École des beaux-arts de Montréal, un bâtiment de style...beaux-arts


Par Émilie Tanniou


Elle a formé les peintres importants de l’histoire de l’art du Québec, Paul-Émile Borduas, Jean-Paul Lemieux, Jean Dallaire et été construite par deux architectes majeurs, J. Omer Marchand (a réalisé le Collège Dawson) et Ernest Cormier (a conçu l'Université de Montréal).
Retour sur l'histoire d'une institution montréalaise.

L'École des beaux-arts de Montréal est créée en 1922.  Elle vise à former des peintres, des sculpteurs, des décorateurs et des dessinateurs pour le commerce et l'industrie, ainsi que des jeunes maîtres pour l'enseignement des arts. 
En 1923, l'enseignement de l'architecture qui était dispensé à l'École polytechnique se déplace à l'École des beaux-arts de Montréal. Avec la création de l'École d'architecture de Montréal en 1959, on assiste à un nouveau déplacement de l'enseignement de l'architecture vers la nouvelle école. L'École des beaux-arts de Montréal poursuit ses activités d'enseignement dans les autres domaines des beaux-arts 1. Elle ferme en 1969, l'enseignement des beaux-arts est transféré à l'Uqam. 
Le Conseil des arts de Montréal y réside de 1988 à 2009. Depuis l’école accueille des évènements liés aux arts visuels comme la Biennale de Montréal en 2011 et 2013.

La construction de l’école est confiée à J. Omer Marchand et Ernest Cormier.

Considéré comme l’un des architectes montréalais les plus novateurs du début du XXe siècle, J. Omer Marchand (Montréal, 1873 – Montréal, 1936) étudie à l’École des beaux-arts de Paris en 1893, devenant ainsi le premier diplômé canadien de cet établissement. Il conçoit notamment la prison de Bordeaux (1905) et au cours des années 1920, il conçoit davantage de bâtiments de style Art déco, tels que le bain Généreux (1926-1927) sur la rue Amherst. Il s’associe avec l’architecte Ernest Cormier de 1919 à 1923 2.

Ernest Cormier (Montréal, 1885 – Montréal, 1980) est admis à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1908. Il conçoit des édifices majeurs dans l’histoire de l’architecture au Canada, notamment l’Université de Montréal (1928-1943) 3.
Ensemble avec J. Omer Marchand, ils réalisent l’édifice de l’École des beaux-arts. 
Ce bâtiment est de style beaux-arts (1894-1930).

À la fin du XIXe siècle, l’École des beaux-arts de Paris, prestigieuse école d’architecture, accueille des étudiants venus de tout l’Occident. L’École a développé au fil des ans des principes académiques que les étudiants étrangers ont rapporté dans leur pays respectif. Ils ont rapporté un style, synthèse de l’architecture française de la Renaissance à la fin du XVIIIe siècle, qu’ils baptisent du nom de l’école.
Le style beaux-arts a un impact considérable sur l’architecture montréalaise et nord-américaine pendant le premier tiers du XXe siècle. Les architectes adoptent cette architecture qu’ils ont vu aux expositions universelles de Chicago (1893) et Paris (1900).
L’apparition du style beaux-arts à Montréal correspond à une période de prospérité économique et d’effervescence artistique sans précédent. Ses préceptes sont largement appliqués à l’architecture civile. Le style beaux-arts devient rapidement un symbole de l’épanouissement de la bourgeoise francophone.
Les édifices scolaires du milieu francophone suivent de très près les préceptes académiques de l’École des beaux-arts 4.

3450 rue Saint-Urbain


Les principes de ce style appliqués à L'École des beaux-arts de Montréal sont axés sur la symétrie et l’emploi de parement clairs et uniformes.
D’abord plantureux, le style beaux-arts s’assagit aux alentours de la Première guerre mondiale. Il se définit par la présence de cartouche (panneau décoratif) au-dessus des ouvertures, par un toit plat ceinturé d’une corniche richement décorée. Une certaine monumentalité est conférée par une grande rigueur de composition et un vocabulaire architectural affiné 5
Le style utilise en façade la brique beige d’origine américaine et fait usage du béton car le style beaux-arts cherche à marier les techniques de l’époque et les styles du passé.

Ce style trouve sa meilleure expression dans les œuvres de J. Omer Marchand dont l’école des beaux-arts.


1. Fonds de l'école des beaux-arts
2. Biographie de J. Omer Marchand
3. Biographie d'Ernest Cormier
4. Le patrimoine de Montréal. Document de référence. Gouvernement du Québec, Ministère de la culture et des Communications, Ville de Montréal, Canada, 1998
5. François Rémillard, Brian Merrett, L'architecture de Montréal. Guide des styles et des bâtiments, Canada: Éditions du Méridien, 1990


lundi 4 mars 2013

Le style néoclassique

Par Émilie Tanniou


Au XVIIIe siècle, les Lumières suscitent un intérêt pour l'étude des ruines de l'Antiquité grecque et romaine. La large diffusion de recueils de gravures de monuments et objets antiques qui s'ensuivit relance la mode de l'architecture de l'Antiquité grecque. Le sobre style néoclassique grec connait un alors grand succès en Europe et aux États-Unis au début du XIXe siècle 1
Les édifices montréalais de cette époque se définissent par une architecture en pierre de taille de très grande sobriété, aux ordres purs et de composition rigoureuse 2. Si ces bâtiments de la première moitié du XIXe siècle (1800-1867) sont peu nombreux, il ont en revanche inspirés un certain nombre de bâtiments de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. 
Tour d'horizon.

Le style néoclassique donne aux banques une image d'ordre, de pouvoir et de stabilité. 
Contrairement, aux temples grecs, la structure centrale de cet édifice est percée de nombreuses fenêtres. Son portique (galerie couverte à colonnes et entablement (structure horizontale dans l'architecture classique surmontant les chapiteaux d'une colonnade)) corinthien (ordre d'architecture de l'Antiquité grecque très ornementé et largement employé par les Romains) hexastyle (à six colonnes) d'ordre colossal  (Ordre d'architecture dont les éléments embrassent deux ou plusieurs étages) a l'aspect d'un temple grec. Cependant ses fenêtres à guillotine (Fenêtre composée de deux châssis mobiles glissant verticalement l'un sur l'autre) indiquent qu'il s'agit d'une construction du XIXe siècle. 


Banque de Montréal de 1847 sur la Place d'armes
L'architecture néoclassique fait un grand usage des frontons (panneau de forme triangulaire caractéristique surmontant les portiques de l'Antiquité). Ils surmontent les portiques ci-dessus et ci-dessous et sont également des ornements surmontant les fenêtres du rez-de-chaussée de la Banque de Montréal.

Le marché bonsecours, 1847, vieux Montréal
Le style néoclassique utilise la pierre et la symétrie. Ci-dessous un élégant édifice composé d'une partie centrale et de deux ailes (parties latérales d'un édifice) à l'architecture dépouillée surmonté d'une corniche (élément saillant servant à couronner le sommet d'un mur)

La prison Au-Pied-du-Courant, 1840, aujourd'hui Centre d'Exposition des Patriotes

1. C. Davidson Cragoe, Comprendre l'architecture, Larousse, 2010
2. Le patrimoine de Montréal. Document de référence, Gouvernement du Québec, Ministère de la Culture et des Communications, Ville de Montréal, 1998

lundi 29 octobre 2012

De l'entretien à la démolition, petite typologie des interventions

Par Émilie Tanniou


Montréal offre son lot de bâtiments fatigués par l'usure du temps, rafistolés au petit bonheur la chance, sur lesquels on colle des pansements, comme on soigne une grippe avec des tisanes à la camomille.

D'autres sont entre de bonnes mains. Les propriétaires, sensibles aux qualités architecturales de leur bien, les bichonnent, les entretiennent régulièrement pour éviter une dégradation des matériaux. Lorsqu'aucun changement majeur n'est effectué sur un bâtiment, il s'agit d'une conservation, permise par son bon entretien.

Vient ensuite la restauration qui remplace des parties du bâtiment par d'autres identiques lorsque les premières sont trop endommagées pour être seulement entretenues et conservées.

Les terme de restauration est trop souvent confondu avec celui de rénovation alors que cette dernière implique une intervention lourde sur un bâtiment qui peut transformer son aspect. En effet, une rénovation indique une remise à neuf, peu soucieuse de la patine du temps. Elle peut être brutale et altérer les qualités architecturales d'un édifice.

Au contraire, la restauration répare comme l'indique la Charte de Venise.

"La restauration est une opération qui doit garder un caractère exceptionnel. Elle a pour but de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s'arrête là où commence l'hypothèse, sur le plan des reconstitutions conjecturales, tout travail de complément reconnu indispensable pour raisons esthétiques ou techniques relève de la composition architecturale et portera la marque de notre temps. La restauration sera
toujours précédée et accompagnée d'une étude archéologique et historique du monument"1.


De toutes ces interventions sur le bâti, la transformation est encore plus lourde que la rénovation puisqu'elle donne un autre visage à un édifice. La dernière reste la démolition.

Petite typologie des ces interventions à Montréal :

1. La conservation. Les maisons ci-dessous gardent leur apparence des années 1880, à l'exception de leurs couleurs vives qui participent pourtant à leur mise en valeur. Ici, les proportions de départ sont respectées, elles ne comportent pas d'ajouts. Les matériaux comme la pierre grise et l'ardoise sont entretenus, ils ne présentent pas de fissure ou d'altération. Les vitraux demeurent en l'état, à l'exception de ceux de la maison aux châssis noirs. Les éléments remplacés, si cela a eu lieu, l'ont été par des parties identiques.

Rue Tupper
Rue Tupper

2. L'entretien. Celui-ci permet la conservation des bâtiments. L'opération consiste à nettoyer, à appliquer de la peinture, de l'anti-rouille sur du métal, à vérifier les jointures de ciment entre les briques. La maison donnée en exemple est en très bon état, seule la peinture s'écaille par endroit ce qui est simple à entretenir. Quant au bay-window en cuivre, il présente une oxydation assez avancée, peut-être due à un manque d'entretien. 

Entre la rue Saint-Marc et Saint-Antoine


Entre la rue Saint-Marc et Saint-Antoine

3. La restauration. Lorsque l'entretien ne suffit plus, qu'une partie d'un bâtiment est trop abîmée, la restauration permet de remplacer cet élément par un autre de facture identique. Ci-dessous, une volute en bois, sculptée, décorée est fendue à plusieurs endroits. L'encadrement de la fenêtre pourra être remplacé en partie. Enfin, les maisons présentent des revêtements de toiture fort différents. L'un, en ardoise, est en bon état et correspond à celui d'origine, l'autre est en bardage de bois, recouvert de goudron en mauvais état. Il mériterait d'être remplacé par un revêtement d'ardoise correspondant à celui de la maison mitoyenne, même sans en contenir les motifs. 

Volute sculptée d'encadrement de fenêtre

Entre la rue Saint-Marc et Saint-Antoine

4. La rénovation. La rénovation peut remplacer un matériau par un autre de facture différente. Elle ne respecte pas la facture d'origine d'un bâtiment. Les exemples pour ce cas-ci montrent un revêtement de toit en ardoise remplacé par un revêtement en goudron. La maison, elle, montre que son étage supérieur a été refait, préférant la pierre taillé de manière lisse et de dimension plus importante, à celle bouchardée et d'origine au 1er étage. La rénovation est due à une volonté d'aller au plus vite, sans qu'un savoir-faire important soit nécessairement requis, et de faire des économies en employant des matériaux moins coûteux mais pas nécessairement plus solides.

Rénovation du toit de gauche

Changement de traitement du matériau entre le 1er et le 2 étage

5. La transformation. Elle change radicalement l'aspect d'un bâtiment. Le façadisme est à inclure dans les transformations. Ci-dessous un ajout des années 1970 accolé directement à la façade d'un triplex du début du XXe siècle, masque en partie le bâtiment de départ. Certaines transformations sont plus heureuses. L'entrée très contemporaine en bois s'intègre au bâtiment fin XIXe siècle. Elle n'en camoufle qu'une petite partie.

Au sud de la rue Saint-Catherine, entre Guy et Peel

Au sud de la rue Saint-Catherine, entre Guy et Peel

6. La démolition. Souvent justifiée par un coût moins élevé que celui d'une restauration, la démolition laisse parfois derrière elle des éléments qui seront réutilisés, comme une façade, ou donne des indications sur le bâtiment disparu, tels que des calorifères en fontes et des emplacements de poutres ayant servi de fondation.

Rue Saint-Catherine ouest

Boulevard Saint-Laurent, entre Sainte-Catherine et René Lévesque

Finalement la question de la bonne conservation d'un bâtiment est liée à celle du coût qu'elle entraîne mais aussi à l'intérêt qu'a un propriétaire pour son bâtiment. L'achat d'un édifice possédant plusieurs qualités architecturales n’apparaît alors pas comme une bonne idée si le propriétaire n'y voit que peu d'intérêt. Un bâtiment plus simple semble davantage convenir et permet d'éviter la perte d'éléments patrimoniaux.


La semaine prochaine: la reconversion du patrimoine religieux


1.CHARTE INTERNATIONALE SUR LA CONSERVATION ET LA RESTAURATION DES MONUMENTS ET DES SITES (CHARTE DE VENISE 1964). IIe Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, Venise, 1964. Adoptée par ICOMOS en 1965. 

http://www.international.icomos.org/charters/venice_f.pdf

vendredi 5 octobre 2012

L'ornementation du bâti

Par Émilie Tanniou

Le promeneur attentif aura remarqué sur les murs de Montréal un véritable bestiaire. Ainsi, le magasin Holt Renfrew à Montréal est orné sur sa façade de nombreux animaux: écureuil, bélier, castor, loutre, lapin et renard. Cet édifice des années 1930 est, et était un magasin de mode. Son ornementation a pour fonction d'indiquer ce que vend la boutique. Il est fort probable que ces animaux indiquent une vente de manteaux et autres article en fourrure. 
Effectivement, "l'ornementation est un élément clé de l'architecture. Qu'elle soit destinée à donner du relief à un édifice ou à attirer l'attention sur certains de ses éléments, elle a généralement pour effet d'en accroître l'attrait. Pour composer des ornements, les créateurs se sont de tout temps inspirés de la figure humaine, des animaux, des feuilles et des fleurs, ou encore des figures géométriques. (...) La modification de la texture des matériaux peut aussi suffire à embellir un édifice."1
Au coin De la Montagne et Sherbrooke
Dans le cas de ce bas-relief (sculpture en saillie) représentant un renard, l'ornementation est représentative du style Art Déco. Ainsi, souvent, les édifices publiques utilisant cette grammaire stylistique indiquent la fonction du bâtiment sur la façade. Comme le dit son nom, il s'agit d'un art décoratif. On note "l'importance tant esthétique qu'historique de l'ornementation (...) la richesse du décor sculpté, trop souvent détruit lors de rénovation ou simplement lors de démolition d'édifices. (...) Époque de construction, style, matériau employé, vocabulaire décoratif: autant d'éléments qui caractérisent chacun des édifices étudiés et définissent leurs particularités architecturales. À travers les époques, chaque architecture illustre un type de construction, de décor et même d'idéal."2

L'ornementation du Holt Renfrew est également présente sur la porte d'entrée 
Les écoles Art Déco utilisent également les bas-reliefs, cette fois pour montrer un petit garçon ou une petite fille en train de lire.

École paroissiale Saint-Augustine, aujourd'hui L'étoile filante, Côte-Saint-Antoine, Notre-Dame-de-Grâce.  
Dernier exemple (car les bas-reliefs sont très nombreux à Montréal), le marché Saint-Jacques. Ses bas-reliefs énumèrent les produits que l'on pouvait acheter dans ce marché couvert. Ici, des produits de la mer, poissons et crustacés.
Amherst coin Ontario
L'ornementation Art Déco, comme celle de l'art nouveau, est totale. Elle est pensée dans les moindres détails. Elle est présente jusque dans l'écriture, dans l’appellation d'un bâtiment. On reconnait ci-dessous, les formes géométriques de l'écriture Art Déco.

Coin Crescent et Sainte-Catherine

Quittons cette fois, l'esthétique Art Déco, pour s'attacher à une ornementation moins évidente à reconnaître car n'étant pas rattachée à un style. Cette ornementation est toutefois tout aussi riche.
Ci-dessous, nous allons moins nous attarder à la représentation de croix ou à la répétition des arcs en plein cintre qu'à l'ornementation créée par le jeu de relief et de retrait des briques, formant des motifs géométriques dans la partie supérieure de cette façade d'un immeuble de la fin du XIXe siècle. 
En effet, "Une partie du traitement de la lumière, de la sélection des textures, des rapports chromatiques, et même spatiaux, et non seulement l'ajout d'éléments picturaux ou sculpturaux en surface, relèvent ainsi de la décoration. En réalité, l'ornementation ne peut être séparée de l'architecture."3
Rue Stanley, entre Sherbrooke et Docteur Penfield
L'ornementation n'a pas cessé avec le modernisme et est encore présente aujourd'hui dans les bâtiments des années 2010. Ici, le bâtiment utilise une ornementation connue et réinventée tout au long du XXe siècle, celle de l'alternance de la brique et de la pierre. La pierre forme des cordons qui indiquent la séparation entre les étages et donne de l'horizontalité au bâtiment. Au contraire, les trois bandes de métal jouent sur la verticalité et sont un clin d'oeil à l 'Art Déco qui utilise beaucoup le chiffre trois et la notion de hauteur. Élément cette fois représentatif de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle, le jeu des cercles, plein ou non, de couleur différente sur le verre. Néo-moderne, cette ornementation utilise cependant le même mécanisme que ceux des deux autres ornementations utilisées, l'idée de répétition d'un motif décoratif. 

Coin Berry et Ontario
L'ornementation est un bon élément de datation d'un édifice. Elle est représentative d'une période, selon les matériaux utilisés, la forme et la fonction qui lui sont donnée. Elle peut également relever d'une esthétique. 
Fragile, elle demande toutefois un entretien constant car lors d'une rénovation, elle est souvent la première à disparaître.


La semaine prochaine: la question de la restauration


1. C. Davidson Cragoe, Comprendre l'architecture. Décoder les édifices et reconnaître les styles, Larousse, 2010

2. Martin Philippe-Côté, " Vieux Montréal: trois décors, trois idéaux", dans Continuité, n°27, 1985, p. 38-39
http://id.erudit.org/iderudit/18403ac

3. Pierre-Richard Bisson,"Le sens du décor", dans Continuité, n°29, 1985, p. 20-21
http://id.erudit.org/iderudit/18110ac


mardi 18 septembre 2012

L'Art Nouveau existe-t-il à Montréal?

Par Émilie Tanniou

Montréal se caractérise par la richesse de son patrimoine Art Déco. Mais l'Art Nouveau, très présent en Europe, mais guère florissant en Amérique du Nord, a-t-il émergé à Montréal? Un rapide coup d'oeil à l'architecture de la métropole ne permet pas de repérer aisément ce style si particulier.

"L'art nouveau est un style original qui sut se dégager de toute influence antérieure. Il se distingue par des formes curvilignes inspirées du monde végétal"1
L'Art Nouveau correspond à la période de la Belle Époque, période de prospérité économique et de vitalité artistique allant de la fin du XIXe siècle à la première guerre mondiale. L'Art Nouveau s'étend de 1893 à 1914. 
1893 correspond au premier bâtiment Art Nouveau, l'hôtel Tassel, conçu par Victor Horta à Bruxelles. Il "introduit le fer et la fonte dans la maison bourgeoise, des matériaux industriels qui lui permettent d'ouvrir largement les espaces intérieurs, en laissant circuler l'air et la lumière. Il exprime les qualités de souplesse du métal en choisissant pour ornement la courbe abstraite dont les compositions variées constituent le thème décoratif des peintures murales et des mosaïques. Il crée ainsi un univers foisonnant où la ligne exprime la vitalité, la force de croissance de la végétation. La nature est une des sources fondamentales du nouveau style"2
Horta dessine également les tapisseries, le mobilier, les rampes d'escalier des maisons bourgeoises qu'il conçoit. Il s'agit alors d'un art "total". Cet art ne s'exprime pas seulement dans l'architecture mais également  dans le graphisme (l'écriture Art Nouveau), les affiches (Mucha), la peinture (Klimt) ainsi que dans les luminaires, poteries, vaisselle.

Bruxelles est la capitale de l'Art Nouveau, représentée par les architectes Victor Horta et Paul Hankar. Ce style s'exprime également à Glasgow avec la rose de McInstosh, à Paris avec les entrées de métro d'Hector Guimard, à Barcelone avec Gaudi et aussi à Nancy, à Vienne avec la Sécession viennoise pour les exemples les plus connus.

À Montréal, les constructions privilégiant le fer, la fonte, le verre pour créer des formes florales ou se doter de grandes fresques représentant des femmes ne sont pas légion. À l'exception d'un édifice d'inspiration Art Nouveau datant de 1912.

Ce bâtiment fait la part belle à la lumière avec ses nombreuses baies vitrées, au fer forgé dans les garde-corps des balcons et surtout aux formes courbes originales au-dessus des deux portes centrales et dans les  parties soutenant les balcons avant, à l'angle de la bâtisse.
Angle Saint-Laurent-Sherbrooke
La partie soutenant le balcon offre une ligne fluide

Au-dessus d'imposte de la porte, la partie soutenant les bay-windows réinvente l'arc en plein cintre
Cet immeuble peut faire penser à la Casa Batlo de Gaudi, à cause de la forme de ses balcons 3.

L'Art Nouveau à Montréal s'exprime également dans la forme des baies de bâtiments qui, s'ils correspondent à la période, ne sont pourtant pas Art Nouveau. Seules les ouvertures sont de formes curvilignes. La forme de la fenêtre ci-dessous est originale. Il ne s'agit ni d'un oeil de boeuf ni d'un arc en plein cintre. La baie évoque plutôt un fer à cheval.

Du côté du métro Guy-Concordia. De nombreuses baies similaires peuvent être vues  sur la  rue Saint-Denis entre l'avenue du Mont-Royal et la rue Roy et aussi sur l'avenue de l'Esplanade entre l'avenue Mont-Royal et l'avenue Duluth

L'Art Nouveau à Montréal s'exprime surtout dans les vitraux des maisons particulières, des duplex et triplex, surtout dans les impostes, au-dessus des portes et des fenêtres. En effet, "L'Art nouveau marque une partie importante de la production du verre au cours des années 1900-1920. Le vitrail est d'ailleurs l'une des rares manifestations de ce mouvement à Montréal. Les vitraux Art nouveau se reconnaissent à la sinuosité de la ligne, aux tons éclatants dus à l'emploi de verres opalescents, et au dessin envahissant toute la surface vitrée, se ramifiant du centre vers le pourtour. Leur sujet s'inspire essentiellement de la flore dont les éléments se prêtent bien aux arabesques.4"

Ci-dessous, le vitrail de l'imposte représente une fleur et ses feuilles, celui de la porte reproduit du feuillage. Celui-ci est stylisé et semble entourer le plomb qui retient les vitraux comme une plante autour d'un tuteur. La couleur a toute son importance, évoquant la nature encore plus fortement.

Rue Saint-Antoine, dans la Petite-Bourgogne
Art floral du côté du métro Guy-Concordia. Ces vitraux existent un peu partout à Montréal dans les constructions du tournant du XIXe et XXe siècle. Forte précence de vitraux Art Nouveau notamment sur le Plateau et sur la Rue Saint-Denis, dans Villeray.
Écriture Art Nouveau. Près du métro Guy-Concordia
Au lendemain de la première mondiale, l'Art Déco oppose à l'Art Nouveau des formes géométriques. La ligne courbe et l'évocation de la nature disparaissent au profit des angles droits (à l'exception du style Paquebot, qui prend son nom de la forme du bateau). Plus facile à construire à grande échelle et évoquant le modernisme, l'Art Déco connait lui un immense succès en Amérique du Nord.

La semaine prochaine : Les appendices des bâtiments

1. C. Davidson Cragoe, Comprendre l'architecture. Décoder les édifices et reconnaître les styles, Larousse, 2010, p. 45.
2. Françoise Aubry, "À propos de l'Art Nouveau", Réseau Art Nouveau
http://www.artnouveau-net.eu/Ler%C3%A9seau/ArtNouveau/%C3%80proposdelArtNouveau/tabid/376/language/fr-FR/Default.aspx
3. Gaudi designer, Casa Batlo
http://www.gaudidesigner.com/fr/casa-batllo.html
4. Louise Giroux, "Un vitrail à la fenêtre", Continuité, n°46, 1990, p. 30 dans Érudit
http://www.erudit.org/culture/continuite1050475/continuite1053923/18048ac.pdf